Les fermes sous surveillance : pour les agriculteurs et leurs enfants, les contrôles de l’AFSCA sont-ils une aide précieuse ou un poids supplémentaire ?
« Ici, nous sommes sur une exploitation de polyculture-élevage. Nous cultivons principalement des cultures destinés à l’industrie agroalimentaire. Pour ma part, je gère une production laitière ainsi qu’une production bovine », explique Philippe, agriculteur de 54 ans. Son exploitation familiale, située à Chièvres, au cœur du Hainaut, se transmet de génération en génération. « J’ai repris une partie de la ferme vers l’an 2000, puis l’ensemble en 2019 », ajoute-t-il. Comme beaucoup d’agriculteurs wallons, Philippe doit jongler entre production, gestion, et contrôles. Parmi eux, ceux de l’AFSCA, parfois redoutés.

©Léonie Lécrivain
Derrière l’aide, la vérification
L’agriculture étant une compétence régionalisée, des organismes comme la Direction Générale de l’Agriculture (DGA) accompagnent et soutiennent les agriculteurs en Wallonie, notamment dans le cadre de la Politique agricole commune (PAC). Mais la DGA ne se limite pas à un rôle d’accompagnement : elle réalise également des contrôles. « Elle contrôle la déclaration de superficie » explique Phillipe. En parallèle, les agriculteurs restent aussi soumis à des contrôles fédéraux, notamment ceux de l’Agence Fédérale pour la Sécurité de la Chaîne Alimentaire (AFSCA), plus centrés sur la sécurité sanitaire. Aline Van Den Broeck porte-parole de l’AFSCA explique : « Le nombre de contrôle est proportionnel au nombre de spéculations, les agriculteurs étant encouragés à se diversifier, le nombre de contrôle augmente. »
Quand l’AFSCA frappe à la porte : récit d’un témoin
Guillaume, 34 ans, fils d’agriculteur et employé chez Kersia, une entreprise spécialisée dans les solutions de biosécurité pour l’élevages et l’industrie agroalimentaire, se souvient d’un contrôle de l’AFSCA auquel il a assisté. « Le premier contact s’est fait par téléphone, et l’agent posait déjà des questions assez intrusives », raconte-t-il. Le contrôle portait sur des pommes de terre vendues, mais encore entreposées chez le producteur. « L’AFSCA est revenue quelques jours plus tard pour vérifier que tout était conforme : fiches de culture, produits utilisés, traçabilité… Tout a été passé au crible », ajoute-t-il.
Une réglementation déconnectée du terrain
L’AFSCA contrôle tout, des vaches au pulvérisateur, en passant par l’armoire à pharamcie des animaux. Aujourd’hui, les inspecteurs peuvent accéder à tous les espaces. « Les contrôleurs peuvent entrer dans notre local où nous stockons nos produits à pulvériser, alors que pour y accéder, nous devons avoir une phytolicence, mais eux, ils n’en ont pas forcément besoin », explique Philippe. Guillaume ajoute : « Les normes de production ne correspondent pas à la réalité du terrain. En plus, de nombreux produits deviennent rapidement non utilisables ou ne sont plus agréés. »
Le saviez-vous
Chiffres et réalités d’un secteur agricole en mutation
En trois décennies, l’agriculture wallonne a perdu plus de la moitié de ses exploitations. Selon les données officielles publiées sur le portail wallonie.be, la région comptait 12 423 exploitations agricoles et horticoles en 2023, contre plus du double dans les années 1990. Une chute constante, particulièrement marquée dans le secteur bovin laitier, l’un des plus touchés par les mutations économiques et structurelles. Derrière cette contraction du nombre d’exploitations se cache un défi tout aussi préoccupant : celui du renouvellement des générations. D’après les chiffres de Celagri datant de 2020, 70 % des chefs d’exploitation ont plus de 50 ans, et seulement 22 % d’entre eux disposent d’un repreneur identifié pour assurer la continuité de leur activité. Un constat qui soulève des questions cruciales sur l’avenir du secteur et la capacité des jeunes à s’y installer durablement.
Quand la sécurité alimentaire se heurte sur le terrain
L’AFSCA a un impact à la fois positif et négatif dans les fermes. « Si un contrôle révèle une infraction, ils reviennent souvent dans les six mois, et leurs liens avec d’autres organismes peuvent entraîner des inspections supplémentaires », explique le cinquantenaire. La porte-parole de l’AFSCA a révélé dans une interview accordée à la FUGEA en octobre 2024 : « Les autorités régionales ont accès aux résultats des contrôles qui peuvent impacter la conditionnalité ainsi qu’aux résultats des contrôles réalisés pour leur compte par l’AFSCA, comme par exemple le contrôle du respect des exigences de bien-être animal. » Certains jugent les contrôles trop stricts. « En 2013, à Ellezelles, l’AFSCA a détruit près de 130 tartes au maton parce qu’elles n’étaient pas à la bonne température », raconte Guillaume, avec frustration. « Un avertissement au fabricant pour la prochaine fois aurait été plus juste » ajoute-il.Pourtant, il reconnaît l’importance de cette surveillance : « L’AFSCA limite les contaminations bactériennes et autres risques, ce qui profite à la santé publique. »
Pesticides non agréés : un problème récurrent
La porte-parole de l’AFSCA a confié dans l’interview de la FUGEA: « Une des principales non-conformités majeures concerne la détention de pesticides à usage agricole qui ne sont plus agréés. »
Guillaume souligne : « L’agriculture et l’élevage ne savent pas toujours s’adapter aussi vite aux nouvelles normes. »
De l’avertissement à la fermeture : les mesures de l’AFSCA
En fonction de la conclusion de la check-list, les sanctions peuvent varier. Aline Van Den Broeck précise dans son interview d’octobre 2024 : « Elles peuvent aller d’un simple avertissement à un procès-verbal, une saisie de produits, voire une fermeture temporaire lorsque la situation l’exige et que la santé des consommateurs est compromise. » Elle ajoute : « Pour les entreprises ne manifestant aucune volonté de respecter les règles, un retrait d’agrément ou d’autorisation est possible. » Pour conclure, elle explique : « Chaque résultat final non conforme est toujours suivi d’un recontrôle payant, et ce jusqu’à ce que tout soit en ordre. À noter que les recontrôles effectués au bureau, et non chez l’opérateur (recontrôles administratifs), ne sont pas facturés. » Le tarif d’un recontrôle varie entre 25 et 34 euros par demi-heure, selon les prestations fournies.
AFSCA : comment réagir en cas de désaccord
Si un opérateur conteste les services fournis par l’AFSCA ou son mode de fonctionnement, il peut s’adresser au chef de l’Unité Locale de Contrôle (ULC) dont il dépend, ou au service de médiation. La porte-parole explique : « Cette plainte peut porter sur le contrôle lui-même, les résultats, son déroulement ou l’application d’une réglementation en vigueur. »
Léonie LÉCRIVAIN